La peur du jour

 

Il était une fois… un rêve. Un rêve mystérieux. Une petite fille de neuf ou dix ans s’y trouvait. Le décor était fort étrange et la dépaysait complètement. Les arbres étaient violets, l’herbe bleue tirant vers le mauve. Quelques champignons verts poussaient au pied des troncs orange des arbres. Le plus singulier, en ce lieu, c’était que les fleurs poussaient sur des tiges de deux mètres de diamètres et mesuraient plus de dix mètres de haut. Leurs pétales s’étalaient sur une bonne dizaine de mètres autour de leur cœur. Autant dire qu’elles dépassaient de loin les arbres, et qu’on se sentait écrasés par leur grandeur.

Il faisait nuit.

La sensation d’étrangeté avait déserté son cœur et elle avait maintenant l’impression de connaître depuis toujours ce lieu. Elle n’éprouva pas une once de surprise quand elle vit surgir d’entre les arbres deux animaux étranges, dotés de pattes de chèvres et de torses d’hommes. Leur tête évoquait celle des cochons et ils avaient à peu près la même taille qu’elle. Elle n’éprouvait qu’une immense curiosité.

Elle s’approcha des créatures et prit la parole.

« Vous êtes qui ? Vous êtes bizarres, je n’ai jamais vu des gens comme vous.

- Des dérivés des satyres. Nous sommes frères, répondit l’un d’eux. Notre mère est une satyre, notre père un cochon.

- Nous avons été bannis de notre village pour cette union contre nature, répondit tristement l’autre. Un sort nous a été jeté et nous sommes condamnés à errer dans ce rêve, craignant le jour, pour l’éternité. »

La fillette jeta un coup d’œil aux alentours. Elle détailla les différents éléments qui constituaient le paysage.

« C’est plutôt joli ici, ça doit être bien…

- Le jour, sans doute, même si nous n’en faisons jamais l’expérience, répliqua l’un des satyre-cochons.

- Pourquoi ?

- Pour nous, il nous est impossible de rencontrer la lumière du soleil et nous la craignons plus que tout, expliqua l’autre. La druidesse de notre ancien village nous a fait savoir que si par malheur nous la voyions, nous serions changés en pierre immédiatement.

- C’est vrai ?

- Je crois, et c’est valable pour tous les habitants de ce rêve.

- Pour moi aussi ? »

Sa voix avait pâlit. On sentait renaître la peur dans son regard. Elle oublia que tout ceci ne pouvait exister et son âme d’enfant pris le dessus.

« Yes, of course.

- Quoi ?

- Excuse-le, nous avons rencontré une anglaise juste avant toi. Il disait : oui, bien sûr. Mais si tu restes avec nous tu n’as rien à craindre. »

La fillette resta silencieuse quelques instants. Elle sentait que les créatures mystiques n’étaient pas aussi confiantes qu’elles voulaient le laisser croire.

« L’autre fille, l’anglaise… Elle s’est réveillée ?

- Ne cures, puella.

- Il dit ne t’inquiète pas, fillette. Le latin est notre langue natale, nous l’utilisons parfois impulsivement.

- Tous les rêveurs se réveillent avant le lever du soleil, ils ont trop peur. Mais si ça peu te rassurer, ça fait dix-sept ans qu’on vit dans ce rêve, avec pour seule compagnie les enfants comme toi, et on a toujours réussi à échapper aux rayons du soleil !

- Vous êtes sûrs que vous allez vous transformer en pierre si le soleil vous touche ? demanda la petite. Peut-être que la méchante magicienne qui vous a lancé le sort vous a menti.

- Hélas, it’s impossible. Elle nous a montré sur des ours l’effet du sortilège pour nous donner une chance de survivre. C’est le plus inhumain dans tout ça. Nous donner une chance de survivre… »

La créature leva son regard vers la nuit étoilée. La lune avait parcouru les deux tiers de sont chemin. Un sentiment d’absolue confiance emplit alors le cœur de la fillette. Le silence devint pesant, et elle voulu détendre l’atmosphère.

« Vous savez, moi aussi je sais parler autrement que français. Je sais parler italien !

- C’est vrai ? dit tristement l’un des frères.

- Oui, écoutez : non ho paura del giorno.

- “Je n’ai pas peur du jour”... Mais nous, on en a mortellement peur.

- Je parie que votre druidesse n’était pas sérieuse quand elle a dit qu’elle vous lançait le mauvais sort. Je sais au plus profond de moi que vous fuyez le jour pour rien. »

Elle joignit ses mains à son cœur. Elle semblait avoir mûri de trente ans en disant ça. Elle reprit la parole :

« Si vous voulez, on attend dans la forêt que le jour arrive, et quand il sera là, je vous montrerai que vous fuyez pour rien.

- C’est dangereux…

- Non, ce n’est pas dangereux, car votre histoire de sortilège n’est pas réelle ! Je sais, je sais qu’elle a dit ça pour vous faire peur. »

Les trois personnages rejoignirent la forêt. Commença alors une longue attente. Le jour se leva quatre heures plus tard. Les rayons d’un soleil bleu noyèrent le paysage qui devint féérique. Les deux satyres se réfugièrent derrière les troncs géants des arbres. La fillette avança au soleil.

Le temps se suspendit un instant. Quand il devint évident qu’il ne lui arriverait rien, elle se retourna.

« Vous voyez ? À vous maintenant ! »

Les deux satyres s’avancèrent, pas rassurés pour un sou. La pierre recouvrit leur corps qui se figea. La fillette hurla.

 

Elle se réveilla en sueur dans son lit. Elle pleura à gros brouillon. Elle avait l’impression douloureuse d’avoir tué deux êtres d’une extrême gentillesse. Sa mère accourut en l’entendant pleurer.

« Qu’y a-t-il, ma chérie ? Tu as fait un cauchemar ? Tout est fini, le jour sera bientôt là…

- Non, maman ! J’ai peur, j’ai peur de la lumière, je ne veux pas ! »