Les fantômes

 

Le cimetière était sombre, couvert de brume. Il y avait des bruits sinistres. On ne voyait pas le clair de lune, les nuages gris le masquaient, seulement je savais que c’était la pleine lune. J’avais regardé juste avant d’aller me coucher. Et là, c’était mon rêve.

Je savais que c’était un rêve parce qu’à Riverview, le cimetière avait été transformé en charmant marché de Noël, et le nouveau cimetière était fleuri à souhait. Or là il était lugubre à souhait. Parfait pour tous ces amateurs de films d’horreurs. Dont je ne faisais pas partie.

 

J’avançai d’un pas. « C’est un rêve », je me répétai cette phrase plus pour me rassurer que pour me convaincre. Je l’étais, convaincue. Mais les détails étaient vraiment réalistes, terrifiants. Les tombes sont en marbre blanc, de mauvaises herbes y poussent. Quelques fleurs fanées de-ci de-là. Le cimetière n’est pas entretenu. La brume et la nuit y sont omniprésentes. Le sol est noir et caillouteux, quelques branches mortes reposent par terre, amenées par les rafales de vents qui les ont arrachées de leur arbre. Je commençai à me demander quelles horreurs j’allais rencontrer dans ce rêve qui virait au cauchemar.

Mon regard fut attiré par une tombe différente des autres. Elle était en pierre brute, couverte de mousse. Encore pire que les autres. Une lueur blanchâtre s’en émanait.

« C’est un rêve ». Il ne pouvait rien m’arriver, bien sûr. Je décidai donc de m’approcher. Je m’accroupis près de la pierre tombale et entrepris de la gratter pour virer le lichen qui s’y était installé. Je voulais voir à qui elle appartenait. Etrangement, elle m’était familière.

Roselda Power. C’était le nom écrit sur la tombe. Le nom de ma grand-mère, décédée il y a un an, enterrée dans l’ancien cimetière.

J’eu le temps d’arriver à ce constat juste avant que la lueur blanche explose. Elle se dispersa dans l’air puis revint se placer devant le nom de mon aïeule. Une silhouette se matérialisa et je reconnus les traits de Roselda.

Je criai. De toutes mes forces. Ou du moins j’essayai. Aucun son ne sortit de ma gorge, et c’est trop tard que je me rappelai que dans les rêves, crier était impossible. En jurant, je reculai précipitamment. Ma grand-mère eut un sourire malveillant.

« Qu’y a-t-il chère enfant ? »

La voix venait de partout, et de nulle part à la fois. C’est en me retournant de tous les côtés, paniquée, que je les remarquai. Eux, les autres… Les fantômes de tous les morts reposant dans ce lieu malsain. Ils venaient me hanter.

Tous avaient une expression moqueuse, tous se délectaient de mon supplice. Je vis une silhouette s’approcher du fantôme de Roselda et lui prendre sa main.

« Papi ? », prononçai-je d’une voix étranglée.

« Je ne suis plus de ta famille ! me répondit une voix rauque et rude, venant de toute part. Je l’ai quittée au moment où ce foutu lieu fut rénové, au moment où toi et tes parents nous avez abandonnés ! »

Son expression se transforma en un rictus abominable et au bout de quelques folles secondes, il fonça vers mon ventre. Quand sa matière inconsistante traversa mon corps, une abominable douleur me tordit les entrailles. Je faillis crier. Ma volonté faillit être plus forte que la loi des rêves. Malheureusement pour moi, elle ne l’était pas assez.

Je me relevai péniblement, tournée vers mes deux grands-parents qui avaient tant compté dans ma vie. Roselda me désigna le mausolée au fond du cimetière. Le grand trou béant, qui servait ordinairement d’entrée, était voilé d’un voile violacé qui aspirait les objets alentour.

« Ton prochain rendez-vous », m’indiqua la voix surnaturelle de la vieille femme.

« Rendez… vous ? », réussis-je à bredouiller.

« Avec le diable ! », lança mon grand-père.

L’assemblée de fantômes poussa un rire tonitruant. Leurs cordes vocales démesurément puissantes me perçaient les tympans. J’aurai adoré crier, ô ! comme j’aurai aimé ! Si seulement j’avais pu. Seules des larmes ruisselaient de mes yeux. Ce n’était pas la peur qui me terrassait. La peur n’était même pas présente. C’était la honte et la tristesse. La honte d’avoir ainsi abandonné mes grands-parents, et la tristesse de voir ce qu’ils étaient devenus dans ce lieu infâme.

Une fois leur accès de joie passée, les fantômes virevoltèrent dans tous les sens, traversant parfois mon corps et m’occasionnant d’atroces douleurs. Ils me laissèrent pantelante, agenouillée au sol, presque la face contre terre, secouée par des spasmes affreux. La douleur était irréelle et insupportable. J’aurai dû être morte. Je voulais mourir. Sauf que dans un rêve on ne meurt pas.

Je levai mon visage strié de larmes vers les visages de mes aïeuls. Ils flottaient au-dessus de leur tombe, les yeux devenus rouges lançant des éclairs, un sourire sadique sur les lèvres. Roselda reprit la parole.

« Maintenant, ces chers amis vont t’accompagner vers cette charmante demeure qu’est l’enfer. Ils nous ont tenu compagnie pendant un an alors qu’on moisissait ici, sans visites, sans pensées pour nous. Savais-tu à quel point la solitude rapproche les uns des autres ? »

Les silhouettes se précipitèrent derrière moi. Une bousculade sans nom régnait dans mon dos. Si je ne voulais pas être transpercée de toute part, je devais avancer.

« Le cauchemar sera fini dès que j’aurai franchi ce fichu portail… »

Les fantômes n’avaient plus à me pousser vers le mausolée. J’avançai seule, convaincue que cette brume peu rassurante marquerait la fin de ce rêve atroce.

J’arrivai finalement devant l’entrée, les fantômes derrière moi poussant des cris à réveiller les morts, et je fermai les yeux. Je franchis le pas qui me séparait du portail, et… plus rien. Mon rêve prenait fin.

Le lendemain, je me réveillai de bonne heure. Mon rêve n’était plus qu’un mauvais souvenir. Je sentais le matelas doux sous mon corps. J’ouvris mes yeux, et c’est avec horreur que je réalisai que j’étais allongée sur une platebande de mousse confortable, les fantômes du cimetière penchés au-dessus de mon visage. Je hurlai. Le son de ma voix trouva écho dans tout le cimetière, me signifiant que le cauchemar avait bel et bien pris fin.