Le ruisseau des symboles

 

Quand j’étais petit, ma grand-mère me répétait sans cesse cette phrase : « Aie confiance en toi mon chéri. Ne t’occupe pas de l’opinion d’autrui et fais ce qui te semble juste. » Il faut dire qu’elle avait de bonnes raisons de me le dire : je n’étais pas très entreprenant. Sur tous les plans de ma vie. Amical, familial, amoureux même… Je ne savais pas prendre les décisions qui me faisaient avancer. Ma mère, mon père, et même ma sœur devaient décider pour moi.

Jusqu’au jour où j’ai rencontré Justine. C’est mon âme sœur, la femme qui me complète. Délirante, excentrique, pas timide pour un sou et croquant la vie à pleines dents, sa personnalité est tout le contraire de la mienne. À un point tel que les gens se demandent souvent ce que je fais avec une personne comme elle. Il leur faut souvent du temps pour qu’ils comprennent à quel point on est fusionnel, que notre amour est basé sur notre complémentarité.

Nous ne sommes souvent pas d’accords sur les éléments qui constituent notre quotidien : « J’ai placé le fauteuil dans le salon, d’accord ? – Ah non, j’avais dit dans la mezzanine ! » ou « On n’irait pas à Londres ce week-end ? – Tu as dis Venise il y a une semaine ! ».

Nos petites ‘‘disputes’’ ne durent jamais longtemps, et tout est toujours réglé quelques minutes plus tard. C’est ce qui fait le piment de notre couple, en quelques sortes. Mais nous sommes toujours du même avis sur les sujets importants. Notre avenir, les valeurs de la vie… Son vernis, mes nouveaux habits… Toutes les choses indispensables auxquelles ont doit forcément réfléchir un jour.

 

On s’est rencontré sur la rive d’un ruisseau qui coule en forêt. Elle était avec un groupe d’amis, moi avec ma famille. On pique-niquait tous les deux. Elle m’avait tout de suite tapé dans l’œil mais j’étais beaucoup trop timide pour entreprendre quoique ce soit.

Les cheveux longs, ondulés malgré quelques frisottis et de couleur auburn intense, elle a une peau diaphane d’où ressortent une multitude de tâches de rousseur. Je ne pouvais pas voir sur le moment sa couleur d’yeux mais je vis plus tard qu’ils sont gris perle. Elle est mince, sans beaucoup de forme mais dégage une grâce difficile à ignorer.

Ma sœur – ma confidente, mon amour de toujours – a remarqué les coups d’œil discrets que je jetais à la jeune fille de 17 ans qu’elle était alors. Sans prévenir, au milieu du repas, elle est allée voir le groupe de jeunes et a dit à Justine de but en blanc :

« Je crois que mon frère – tu vois, le blond, là, il s’appelle Maxime – ne serait pas mécontent si tu allais lui parler… » Phrase accompagnée d’un clin d’œil complice. J’entendais presque la fin de la phrase : et plus si affinités…

Elle est venue me voir alors que ses amis mettaient les voiles, vers la fin de l’après-midi, et on a commencé à parler. On a parlé des heures durant, de merveilleuses heures comme je n’en avais jamais connues. Et on ne s’est plus quitté. Un mois plus tard, on s’embrassait pour la première fois devant un splendide coucher de soleil à Palm Beach, pendant le voyage de fin de lycée organisé avec des amis. Et deux ans plus tard on emménageait à deux dans un petit appartement, en banlieue lyonnaise.

 

Aujourd’hui, nous sommes le 1er juillet 2005. Justine à 25 ans, j’en ai 26. En cette matinée ensoleillée et un peu fraîche, je dois avouer que j’ai mon quota de stress pour les cent années à venir. Il est à son comble. Tout doit être parfait.

« Aie confiance en toi et fais ce qui te semble juste. »

« Tu es sûr que tu ne veux pas me dire où on va ? me demande Justine avec un petit soupir. Ça fait une heure qu’on roule comme ça.

– Ne t’en fais pas, réponds-je avec un petit sourire en coin. Je ne peux pas te dire où on va… Ça gâcherait la surprise. »

Elle soupire à nouveau. Je lui jette un regard, admirant une fois de plus sa beauté sauvage qui reflète parfaitement son tempérament vif. Le soleil se reflète dans ses cheveux noués en queue de cheval haute. Ils semblent être en feu.

Le stress commence sérieusement à me nouer le ventre. Je ne sais même pas pourquoi je stresse autant ; que pourrait-il m’arriver ? Qu’elle me repousse, oui, bien sûr, mais ça ne serait pas définitif… N’est-ce pas ? Quoiqu’il en soit, après une heure et quart de route, je ne peux plus faire demi-tour. J’aurai ça sur ma conscience… et Valentine, ma sœur, ne me le pardonnerait jamais.

Au bout d’une heure et demie de route, on arrive à destination. La forêt se dessine à l’horizon, masse noire et imposante. Justine, en la voyant et en lisant le panneau qui indique « Domaine de la Forêt de l’Alouette », me regarde. Elle est bouche bée, et ses yeux pétillent. Elle est ravie, ça se voit. C’est dans cette forêt qu’a eu lieu notre première rencontre.

« C’est… c’est ça ma surprise ? demande-t-elle, un grand sourire sur ses lèvres couleur pétale de rose.

- Hum… pas tout à fait, répliqué-je, la gorge nouée par l’appréhension et un peu mal à l’aise. Mais ça en fait partie. »

Une demi-heure plus tard, on arrive. On sort de la voiture, on emprunte un petit sentier dans la forêt et on discute de choses et d’autres. Je retrouve un peu de légèreté. Cet endroit y est sans doute pour quelque chose.

Puis on arrive au ruisseau. Je l’ai rebaptisé le Ruisseau des Symboles. Quel que soit le dénouement de la journée, ce moment restera gravé en moi. Et en elle aussi, j’en suis sûr.

Justine est dos à moi. Je fixe le ruisseau sans parler. Au bout de quelques minutes, je cherche l’écrin de cuir noir dans ma poche, me retourne et mets un genou à terre. Enfin, après un temps d’attente qui me paraît être une éternité, je pose la fameuse question :

« Justine, ce lieu est le symbole de notre amour. C’est ici que je voulais te demander. Justine, ma chérie, mon premier amour, pour toujours ; veux-tu m’épouser ? »

Le choc passé, je vois sur ses lèvres se dessiner un sourire, exprimant simultanément surprise, amour et joie.